| Les langues à l'école : questions, réponses... |
JP
Un problème : nous sommes confrontés à une demande de
classe bilingue occitan-français; ce qui n'est pas
inintéressant sur le principe.
Un hic à mes yeux : le modèle proposé est "un maître,
une langue", ce qui signifie par exemple un cycle 3 où tous
les enfants seraient réunis avec un instit pour la matinée et
quelques matières en français, et l'après midi, une partie
d'entre eux partiraient avec le maître occitan pour d'autres
matières.
Cette organisation proposée (officielle d'après les textes du
rectorat de Toulouse) me paraît complètement absurde... Elle
relève, à mon avis, d'un a priori intellectuel tout à fait
contestable (chaque langue doit avoir son référent adulte) et
met en place une organisation pédagogique "tayloriste"
(à chacun ses matières) qui enlève toute cohérence à la vie
de la classe. J'ai essayé de proposer un autre fonctionnement,
une classe unique bilingue par exemple... ou un maître bilingue
pour une classe... peine perdue, il paraît que les linguistes
ont dit que...
HQ, toi qui es instit bilingue depuis quelques
années, éclaire-moi ! Ai-je tort ? Comment est organisée
l'activité pédagogique à St Rivoal ?
Tous, qu'en pensez-vous ? Avez-vous l'expérience de ce genre de
chose ?...
J'ajoute que la démarche en cours me paraît problématique : un
groupe de parents (un lobby ?) demande le bilinguisme hors de
toute concertation avec les instits... d'après les textes,
l'Education nationale doit répondre à la demande par dessus le
projet de l'école, par dessus l'envie des élus, par dessus le
choix des autres parents... ne parlons pas des enfants...
Or, tous, Parents, Instits, Elus, Enfants doivent en subir les
conséquences en terme d'organisation de l'école (composition
des classes, locaux, pédagogie...). Nous sommes ici dans un
paradoxe : pour une langue régionale, l'Education Nationale
impose un modèle, impose bureaucratiquement sur des a priori
idéologiques, impose peut-être par mauvaise conscience, impose
comme elle a toujours imposé, finalement...
***
JCD, animateur pédagogique
Ce modèle qu'on te propose ressemble curieusement à ce
qu'on m'avait présenté comme programme au lycée français Jean
Mermoz de Buenos Aires. Les gosses ont classe en français avec
un maître pendant une demi-journée et dans leur langue
d'origine (espagnol dans ce cas là) l'autre demi-journée.
J'avais essayé de faire valoir que j'étais aussi instit
argentin, ce qui m'aurait permis de suivre un groupe sur la
totalité de sa scolarité, mais c'était beaucoup trop complexe
administrativement, d'après ce qu'on m'avaitait fait comprendre.
Je n'avais pas insisté étant donné que je n'ai jamais (encore
?!?) été pris sur un tel poste.
Après l'anecdote, un peu de recul : pourquoi refuserait-on à
l'instit la possibilité d'être bilingue alors que c'est
effectivement l'un des principaux objectifs de la formation des
élèves dans ce cas là ? A mon avis, s'il n'est pas possible
administrativement ce cas de figure, il faudrait tenter de le
faire passer comme une expérimentation. Qu'en disent les pros ?
Est-ce possible ? --
***
PP
À JP et tous : tu as dit : « Elle relève, à mon
avis, d'un a priori intellectuel tout à fait contestable (chaque
langue doit avoir son référent adulte) et met en place une
organisation pédagogique "tayloriste" (à chacun ses
matières) qui enlève toute cohérence à la vie de la classe.
»
Nous voici les deux pieds dans les propositions (soutenues
parfois syndicalement) en référence à la professionalisation
du métier! Peux-tu me dire à quel texte tu fais référence
"par dessus le projet d'école "? Ce que je trouve
terrible avec l'EN qui impose en laissant des blancs entre les
lignes c'est qu'en réalité c'est un sacré bricolage où tout
me semble possible le pire et le meilleur. Il est question chez
nous à un autre niveau, que les instits habilités en langue
étrangère puissent se déplacer d'école en école !
***
HQ
[...] Les deux arguments ont été souvent discutés en
Bretagne. Jusqu'à présent, seul le Morbihan a fait le choix
d'un maître = une langue, principalement pour des raisons de
gestion de la pénurie en maîtres bilingues de la part de l'IA.
Dans les autres départements, les enseignants préfèrent le
système un maître = une classe qui a plus de cohérence pour
les passerelles entre les matières et les langues. Le système
un maître = une langue est peut être plus confortable pour
l'enseignant et peut-être plus rassurant pour les enfants qui ne
se posent plus la question : "Dans quelle langue je
m'adresse à l'instit ?".
Le plus important est de démarrer quelle que soit la solution
adoptée, cela pouvant évoluer par la suite.
J'ajoute : dans notre école, il ya deux maîtres bilingues pour
deux classes. Chacun a sa classe (mater+CP, CE+CM). Les enfants
ont l'habitude d'entendre les deux maîtres échanger toute la
journée en breton pour le fonctionnement de l'école. Avec les
élèves, il est très courant d'avoir la situation suivante :
l'élève fait part (en français) de ce qu'il a fait la veille
par exemple (quoi de neuf ), le maître demande des précisions
(en breton), l'élève répond encore en français, etc..;
jusqu'à ce qu'il soit suffisamment à l'aise pour continuer la
conversation en breton.
En situation plus "scolaire", c'est différent : soit
on travaille en français et on s'y tient, soit on travaille en
breton et on s'y tient aussi en aidant l'élève à formuler,
répéter, etc... Principale difficulté : souvent le niveau de
vocabulaire est insuffisant par rapport au niveau de la matière
enseignée. Les élèves doivent acquérir le vocabulaire de
math, d'histoire, etc... dans les deux langues.
Question administrative : je ne pense pas qu'il y ait de texte
règlementant l'organisation des classes bilingues, sinon on
aurait la même situation dans tous les départemnts bretons ; ce
n'est pas le cas. (voir plus haut)
Là-dessus, écrire à Jean Dominique Robin, conseiller
pédagogique à l'IEN de Lannion (22) :; il est incollable sur
les relations classes bilingues-administration. Je n'ai pas son
adresse internet sous la main. Je vous la transmettrai plus tard.
Pour les demandes de création de classes bilingues :
effectivement, la demande doit partir des parents. Evidemment,
les chances de réussite sont assez faibles si l'école d'accueil
est contre, ou la mairie ! Ça s'est vu dans le département (29)
: L'IA avait créé le poste et la mairie n'a pas suivi.
Mais en général, les écoles publiques qui ont fait le choix
d'accueilir une classe bilingue n'ont pas eu à le regretter car
c'est l'assurance de gagner une ou deux classes à moyen terme.
***
JP
Je partage avec toi [PP] cette inquiétude
quant à la spécialisation du métier... et même chez nous à
la campagne. En ville c'est souvent bien engagé...
Quant au texte en question, je ne suis pas sûr. Ce que disait
l'intervenant occitan qui monte le projet, c'est que (d'après la
charte des langues régionales, peut-être?), si un certain
nombre de parents (une douzaine par exemple...) demandait un
enseignement bilingue dans une école, alors l'Education
Nationale pouvait imposer l'ouverture d'une classe dans
l'école... C'est ce qu'il disait. On pourrait se passer de
l'avis des instits déjà sur place, des élus et des autres
parents... C'est donc un premier problème.
Le deuxième étant que la formule proposée (une langue-un
maître et partage des matières...) semble la seule avalisée
par le rectorat de Toulouse. Il faut dire que nous avions [un]
recteur, paraît-il très engagé sur ce projet de bilinguisme..
maintenant il est au ministère.
A priori donc, JCD, pas possible de proposer une
classe bilingue avec un maître qui ferait l'aller et le retour
entre les langues.
Je vous laisse imaginer la vie d'une classe avec une partie des
enfants qui fait les maths en occitan pendant que l'autre les
fait avec le maître français... Bonjour la cohérence !
[J'ai cru comprendre qu trop] souvent les pédagogies en langue
régionale sont à ras des pâquerettes : les instits engagés
dans cet objectif ne voient souvent pas plus loin que
l'apprentissage pur et simple. Il s'agit pour eux plus d'un
objectif militant que d'une réflexion d'ensemble sur les savoirs
et les liens qui se tissent entre eux. [...] Le choix du
bilinguisme devenant un must en Bretagne, un peu comme certaines
familles culturellement favorisées poussent leurs enfants à
faire du latin, une façon de se retrouver entre soi, grâce à
la stratégie de l'option.
[...] Sur le fond, ici, je pense que le bilinguisme pourrait
être intéressant à condition de l'intégrer dans un projet
global... Sinon il me semble qu'il vaut mieux une sensibilisation
pour TOUS à la culture occitane dans laquelle nous baignons,
afin de mieux comprendre ce monde dans lequel nous vivons,
plutôt qu'un apprentissage un peu volontariste pour quelques
uns. Mais je ne suis pas sûr de moi.
***
PW
J'ai participé il y a qques années au démarrage d'une
section internationale à Paris. La 2e langue était l'arabe pour
coller au public. Là, nous étions 2 enseignants. On ne se
partageait pas les matières, mais dans chaque matière,
l'enseignant faisait ce qu'il lui était possible de faire
(niveau linguistique et en vocabulaire des enfants. Je me
rappelle, par exemple qu'en CE1, en maths, la topologie et une
partie de la géométrie étaient faites en arabe, mais pas le
reste des maths. Une notion vue dans une langue ne nécessitait
qu'une mise au point rapide en vocabulaire dans l'autre langue. A
mon sens, pour que l'instit soit seul dans sa classe bilingue,
cela nécessite absolument qu'il ait lui-même une pratique
réelle et sociale de son bilinguisme (ce que raconte HQ sur
les instits qui parlent breton entre eux...). Sinon, on retrouve
une situation artificielle et il vaut mieux en effet avoir 2
enseignants (cas extrême du franco-arabe avec moi !). Ce n'est
pas qu'une vue de l'esprit si on s'attache à un apprentissage le
plus naturel possible.
Quant aux enfants séparés à l'heure du bilingue, je n'ai pas
connu : j'avais l'avantage, c'était un des seuls... , d'être
dans une grande école (23 classes) et les parents avaient
effectivement le choix : bilingue ou non. Dans les classes
bilingues, tous les enfants (maghrébins, africains noirs,
yougoslaves, portugais, français,...) apprenaient l'arabe
ensemble. Donc, le groupe classe était conservé.
Voilà. Ça ne répond pas directement à ton problème, c'est
juste un éclairage. Plus de précisions si tu es intéressé.
***
PF
Imagine les quatre gosses de la famille K qui
fréquentaient jusqu'alors l'école diwan du Plouvinec qui se
pointent dans ta classe bilingue français/occitan. Passe encore
pour les maternelles, mais les plus grands !!!... Va apprendre la
classification des vertébrés exposée en en occitan alors que
tu ne connais que le français et le breton ! Et je ne parle
même pas de l'instit qui n'a vécu que dans le Jura, qui demande
sa mut pour suivre son mari (ah l'amour !) et qui va te remplacer
dans quelques années...
Tout ça pour dire que dans l'idée de l'apprentissage des
langues régionales, la grande oubliée, c'est la mobilité des
populations, non ?
(PS : et l'espéranto, on en est où ?)
***
HQ
Au-delà du problème particulier de JP, je lis des
réactions sur l'enseignement bilingue qui me font réagir. [...]
- Merci pour la "pédagogie au ras des pâquerettes".
Les enseignants bilingues passent le concours de prof des écoles
comme les autres. Je dirai même qu'ils doivent déployer pas mal
d'imagination pédagogique dans des situations non balisées par
l'institution EN. Je suppose qu'il parle des
"intervenants" en breton qui passent faire une heure
d'initiation par semaine dans certaines classes. Même dans ce
cas, le minimum culturel est préférable à rien du tout. Ça
peut donner l'occasion à quelques gamins d'aller plus loin.
L'association des enseignants de breton (UGB) a demandé à l'EN
de mettre tous les moyens disponibles sur l'enseignement
véritablement bilingue plutôt que sur les
"intervenants".
- "objectif militant" : on sera tous très contents
quand il n'y aura plus besoin de militer.
- "familles culturellement favorisées" : je vois ça
avec pas mal d'ironie et d'émotion aussi.
J'ai 50 ans, j'ai vécu les dernières années de transmission
"naturelle" du breton quand j'étais gamin. j'ai connu
le mépris de "classes culturellement favorisées" pour
le breton et la violence du système scolaire de l'époque qui ne
tenait aucun compte des origines culturelles des "classes
défavorisées" qui, elles, parlaient breton. Je vois le
retournement actuel des classes aisées (dont beaucoup
d'enseignants) en faveur des écoles bilingues non comme un
désir de faire suivre à leurs enfants une scolarité "de
première classe" (comme c'est le cas dans certains
quartiers de Paris ou dans le centre de nos villes, près de
l'IUFM autant que possible), mais comme une reconnaissance de la
langue d'une part et du système d'enseignement d'autre part. Ma
femme enseigne l'histoire et le breton en collège-lycée. Je
peux vous dire que ce ne sont pas du tout les mêmes motivations
qui poussent les parents à demander le latin ou le breton. D'un
côté, la frime et l'ascenseur social, de l'autre une
découverte d'un patrimoine qui leur appartient. Là aussi, sans
militants, l'institution oublierait la plupart du temps
d'appliquer les textes officiels.
- Passer d'une langue à l'autre, difficultés pour traiter tel
ou tel sujet :
oui bien sûr mais ça enlève au moins l'arrogance de la langue
dominante. Une langue toute seule ne peut pas tout exprimer. Deux
langues, ça veut dire qu'on fait attention aux nuances, aux
idées qui sont derrière les mots...
- Mobilité des populations [...]. Alors, on peut se satisfaire
de l'anglais. Savoir une langue régionale, ça n'enlève rien au
français. Un multilingue peut aller partout mais évidemment un
monolingue français devrait se former un peu avant d'enseigner
en classe bilingue, normal non ?
Désolé de citer encore mon cas personnel mais une de mes filles
a fait un DEA sur le créole en Martinique, une autre fait une
maîtrise d'ethno en Roumanie, une autre un DEUG de Russe à
Voronej (Russie) et la dernière est encore accrochée à son
terroir au collège Diwan de Brest. Ça prouve que les enfants
qui ont appris les langues régionales ne sortent plus de chez eux
!
Le bilinguisme fait peur... à ceux qui ne le pratiquent pas.
***
JP
[...] Militant et éducateur : en voilà un beau thème de
dissertation pour Iufm. Tout dépend de ce qu'on appelle
militant.
J'ai appris à me méfier des volontarismes éducatifs forcenés,
disons... J'ai toujours peur qu'on y perde le recul nécessaire,
fait de pragmatisme, de doutes, de clairvoyance philosophique.
Le bilinguisme est intéressant s'il s'appuie d'abord sur un
projet éducatif.
- Le témoignage d'HQ va sans doute nous aider à proposer
ici un dispositif de bilinguisme plus adapté à une situation de
petites écoles. Le dispositif qui s'est présenté à nous m'a
paru complètement ingérable et pédagogiquement très
contestable.
***
CD
[...] Pour que les choses soient claires d'entrée :
Je suis un "militant" (culturel) du bilinguisme depuis
l'école normale de Quimper (il y a 20 ans). J'habite en
Centre-Bretagne (comme HQ) et nos gamins baignent dans un
environnement bretonnant (commerces, repas de famille, etc)
grâce surtout à la génération des grands-parents. Avec
quelques copains on a créé il y a 2 ans un "Comité pour
la promotion de la culture bretonne à l'école publique"
sur le Pays du Roi Morvan. Résultat de l'opération : ouverture
d'une classe bilingue publique à Gourin + 1 poste d'intinérant
pour l'initiation sur les petites écoles.
- L'enseignement bilingue :
J'admire très sincèrement les enseignants des classes bilingues
car ils y relèvent en permanence un double défi avec les
enfants : les apprentissages "ordinaires", qui ne
sont déjà pas si simples, et ceux du bilinguisme, ce qui
demande comme le dit HQ beaucoup d'imagination pédagogique.
J'ai moi-même longtemps hésité à m'y engager, prétextant
souvent une maîtrise personnelle trop approximative de la
langue.
- L'enseignement de type "intervention ponctuelle" (1h
semaine) : Un de mes fils bénéficie actuellement des services
d'une intervenante qui fait un boulot superbe : contes, danses,
chants, histoire de la Bretagne, etc ...Une initiation-plaisir
dont mon gamin raffole. Et ce "minimum culturel" (je
rejoins HQ) permet de faire ce lien vital avec les papys,
mamies et tout l'environnement dans lequel ils baignent. Par
contre, il peut y avoir dérapage sérieux lorsque l'intervenant
veut en faire des séances de bilinguisme pur. Le résultat est
généralement catastrophique. Il y a erreur d'objectif et de
méthode. Tout le monde est désormais confronté à cette
question avec l'apprentissage des langues vivantes à l'école.
- Les stratégies parentales face au bilinguisme breton/français
:
Là, je serai beaucoup moins optimiste que HQ. Je pense qu'il
faut nuancer selon les lieux et les temps. [...] Il me semble
qu'il y a une tendance lourde depuis quelques années de
glissement de la "démarche culturelle" (aux origines
les parents voulant sauver la langue (voir les fondateurs de
Diwan) vers le "marketing cognitif" (grâce au
bilinguisme votre enfant deviendra plus intelligent, multilingue
plus tard, etc.). Il est clair que l'on voit les familles les
plus consuméristes s'engager dans cette voie alors que parfois
(elles le disent !) elles n'en n'ont rien à cirer du breton ...
C'est d'autant plus tentant que généralement les classes à
option breton ont des effectifs limités ... comme celles des
langues anciennes ou rares (certains lycées de Rennes par ex.).
J'ai un exemple récent de détournement de la carte scolaire par
ce biais (avoué par la famille). Cette remarque étant faite,
l'éventail entre ces 2 pôles est large et la variété des
positions, grande. Beaucoup de paramètres interviennent
probablement dans la construction de ces positions (pays
bretonnant ou non, rural/urbain, classes sociales, etc.). Il
faudrait le vérifier, mais j'ai une forte impression que les
stratégies parentales ne sont pas toujours les mêmes selon que
l'on est à Rennes ou à Brasparts.
- Pour conclure je pense qu'il est urgent de développer
massivement l'enseignement bilingue dans la perspective
culturelle, notamment dans les régions dont les identités
culturelles s'appuient sur la reconnaissance d'une langue. Il est
probable que la tendance aille dans ce sens à l'avenir. Ce
mouvement nécessitera une réflexion de fond et une grande
vigilance pour préserver les valeurs universalistes et
égalitaires de l'Ecole républicaine. [...]
***
PB
Tout à fait passionnants ces échanges à propos de cette
ouverture de classe bilingue dans le Lot. Tout est dit ou presque
des espoirs et des inquiétudes qu'entraîne ce mouvement, à mon
avis irréversible, vers une véritable reconnaissance des
langues minoritaires en France comme cela s'est fait partout en
Europe. C'est sûrement aller trop loin aujourd'hui mais pourtant
ce serait à mon avis la seule solution laïque et républicaine
: un enseignement bilingue obligatoire dans les communes,
départements, régions qui ont la particularité historique (et
la chance) de posséder sur leurs territoires une autre langue
que le français. Il faudrait aussi la possibilité d'un tel
enseignement pour les populations dont la langue n'est pas
historiquement (encore que pour certaines...) liée au territoire
(immigrés) ou les populations nomades (manouches, gitans, roms).
Qui dit obligation, dit organisation par l'Education Nationale de
cet enseignement et donc formation des enseignants. Si on ne sait
pas faire, il faudra peut-être aller voir en Catalogne, en
Italie transalpine..., ou plus près d'ici chez les calandretas,
diwans, ikastolas... ou en Corse bientôt puisque c'est un des
points des accords entre Matignon et les élus corses.
Je rêve certainement et en attendant, dans le Cantal il n'y a
pas de classe bilingue alors que la demande des familles est
forte (près de 60 % des gens déclarent parler l'occitan, plus
de 80 % le comprennent) ; il n'y a plus cette année qu'un poste
de maître-itinérant sur le bassin d'Aurillac et pourtant
quelques 1500 (benlèu mai) élèves de primaire ou maternelle
ont une initiation dans leurs classes par leurs instits.
***
DC
Il me semble tout à fait logique et intéressant de prendre
en compte l'héritage linguistique et culturel d'une région ou
d'une communauté.
Pour ma part, Charentaise d'adoption depuis 25 ans, j'en
comprends assez bien la langue (le poitevin-saintongeais : langue
d'oïl métissée d'un brin d'occitan)... mais il faut bien reconnaître que certains autochtones en savent finalement moins
que moi !!!
Pour tous ceux (et ils sont nombreux) qui ne vivent pas
dans une région à forte identité culturelle, mon avis
personnel est qu'il serait tout à fait réalisable et bien plus
enrichissant que les choix actuels de l'EN (autour de 90%
d'anglais en primaire), car respectant la diversité
linguistique, de tenter ENFIN d'expérimenter une initiation des
enfants à l'espéranto.
Plus encore que laïque et républicaine, cette option est
respectueuse de tous, et nullement incompatible avec la
protection des minorités, je dirais même au contraire.
Au regard d'un espérantophone, les cultures de l'USonnien, du
Japonais, ont la même valeur que celle du Breton, du
Brésilien, du Polonais, du Bulgare ou même du Mongol.
Ceux qui ne connaissent pas le sujet, ou ne me connaissent pas,
trouveront dans ma signature (http://perso.wanadoo.fr/enotero/)
un lien vers mes pages personnelles où ce sujet est largement
abordé.
Sur la "glottophagie", ou destruction des langues
minoritaires par les plus puissantes, voir en particulier l'essai
d'Andrea Chitti-Battelli (http://perso.wanadoo.fr/enotero/chitibat.htm),
dont voici un extrait :
As sociedades a que se nega o dialogo -cornunicaçao - e. em
seu lugar. se lhes ofèrecem «comunicados», resultantes de
compulsào ou «doaçâo», se fàzem preponderantemente «mudas
».
[Les sociétés auxquelles on refuse le dialogue la communication
- en le remplaçant par des «communiqués», fussent-ils
imposés ou accordés, deviennent, pour la plupart «muettes».]
(Paolo Freire, Educado como pratica da libertade)
Callaremos ahora para llorar después? [Taisons-nous nous
maintenant. pour pleurer plus tard ?.] (Rubén Dario)
- Les risques de «glottophagie» menaçant les groupes
ethniques..
Jusqu'à présent l'attention des ethnopolitologues et
des spécialistes de «droit linguistique» s'est concentrée sur
les dangers qui menacent directement les ethnies et minorités
«sans Etat». Ils ont montré à maintes reprises les liens
étroits qui subsistent entre langue et culture, et que la
sauvegarde de l'idiome de ces groupes est donc condition sine qua
non aussi pour la préservation de leur «identité» et de leur
way of life [mode de vie]. Ils ont ajouté que c'est le fait
d'être privés d'un pouvoir politique réel, et d'être
minorité au sein d'un État ayant comme langue (et culture)
officielle un autre idiome, qui est la cause fondamentale de leur
aliénation. Ils ont conclu que seule une autonomie politique
réelle, doublée d'une réelle indépendance dans le domaine
financier et budgétaire, peut inverser le trend actuel, allant
vers une extinction progressive de ces parlers. Et ils ont
précisé que cela sera possible grâce à une organisation
fédérale de l'État qui les contrôle : seul moyen pour
garantir d'une façon permanente la reviviscence que les ethnies
et micro-nations connaissent aujourd'hui un peu partout dans le
monde, et notamment en Europe, reviviscence autrement condamnée
à n'être qu'éphémère (et auto-destructive, comme en
Yougoslavie), la pleine indépendance et «souveraineté» de ces
micro-nations n'étant qu'un leurre.
[...]
- ...et les dangers nouveaux qui menacent aussi les langues
dominantes
Les spécialistes susmentionnés, par contre, ont
entièrement négligé un autre aspect du problème, qui est
l'objet de cette communication. 1ls ont concentré l'attention,
pour ainsi dire, sur le «brochet national» (le français qui
«dévore» le breton ou l'alsacien ; l'espagnol qui met en
danger le basque et le galicien, etc.) ; et ils n'ont pas
remarqué, derrière ce «brochet national», un «requin
international» encore plus dangereux, en train de dévorer les
uns et les autres, parlers minoritaires dominés et idiomes
«étatiques» dominants.
[...]
***
BYC
Bonjorn Domengeta
"Je rêve certainement et en attendant, dans le Cantal
il n'y a pas de classe bilingue alors que la demande des familles
est forte (près de 60 % des gens déclarent parler l'occitan,
plus de 80 % le comprennent)"
Juste en-dessous (cest une façon de parler pour le
plus haut département de France), en Lozère,
lenseignement de lOccitan est très vivant.
Il y a des classes bilingues, depuis la maternelle et dans une
bonne partie des écoles publiques il y a des cours
dOccitan. Cette activité est fédérée autour dun
Conseiller pédagogique départemental Langue régionale. Chaque
année, des supports à base de K7, BD
sont créés et
permettent aux enseignants de « faire » de lOccitan même
sans être un locuteur de cette langue. [...]
Bien sûr, ce nest pas parfait. Le patois local nest
pas lOccitan de Montpellier qui est enseigné dans les
classes. Mais comment faire autrement quand dun hameau à
lautre les variantes sont si importantes ? Conserver le
patrimoine dans sa diversité est-il possible, et à quelle
échelle ? Doit-on favoriser un Occitan, ou quelques Occitans
(Provencal, Gabale, Languedocien
), ou bien aider à
préserver la diversité à léchelle de la commune ?
Difficile de nier le rôle de lécole dans la perte de
cette diversité. Il y a moins de trente ans, lo senhal mettait
à lindex les élèves parlant patois. Chaque fois
quun élève prononçait un mot de patois, il recevait du
précédent « fautif » lo senhal. À la fin de la journée, le
dernier porteur était sévèrement puni.
Il serait un juste retour que lécole assume le rôle
inverse en étant à lécoute du passé qui se meurt. Les
parents en Lozère parlent le patois, mais cest déjà
moins vrai dans les départements voisins (je suis étonné des
chiffres que tu annonces pour le Cantal qui nest pas
considéré ici comme terre occitane).
Il y a peut-être dautres traditions, plus locales et
authentiques, comme chez-toi. Les sauverons-nous ? [...]
***
DB
- Avez vous connaissance de l'existence de classes uniques
bilingues ?
- Existe-t-il quelque part des formules RPI existantes où les
élèves seraient répartis entre les écoles non en fonction de
leur niveau de cours, mais plutôt par rapport à un choix
thématique fait par les familles :
* dans telle école, classe unique ... dans l'autre, classe
traditionnelle ...
* ou dans telle école, classe bilingue ... ou dans l'autre,
classe traditionnelle ...
* ou encore mieux, dans telle école classe unique bilingue ...
ou dans l'autre, classe traditionnelle ?
Sinon, une précision suite au débat précédent sur les classes
bilingues. C'est vrai que les textes du rectorat de Toulouse
semblent indiquer le contraire, mais il existe au moins une
école où un même enseignant professe alternativement dans deux
langues (gascon et français) selon les classes et les matières.
C'est à Sarrancolin (dans le 65), et c'est aussi dans
l'académie de Toulouse (réponses possibles, données par BC : la
mise sous protection des classes uniques, une initiative des
CREPSC soutenue
par la FNER, ou bien encore solliciter le Conseil de l'Innovation).