L'année des quarante jeudis - chroniques de Maurice Campagnolo
88 pages - 12,50€ - vient de paraître aux Editions Odilon

par Jean PAULY    

Avertissement


Lulu

C’est 17 heures.
Lulu descend de son vélo. Elle sort son grand trousseau de toutes les clefs impossibles de l’école. Elle ouvre son placard à balai-seau-serpillière et rentre dans la classe avec l’arsenal du métier. Direction : la poubelle du tableau.
La poubelle du tableau est à la place de la poubelle du tableau depuis trente ans, juste à droite du seau du tableau où flottent des copeaux de taille-crayon et des cartouches d’encre usagées, où finissent de se dissoudre quelques craies de couleur.

Lulu en a connu des maîtres depuis trente ans.
Eux partent un soir de printemps, après une allocution émouvante et un verre à la main. Tout le monde est un peu pompette, même Monsieur le maire. Une nuée d’étourneaux pour l’horizon, un doigt de Muscat sous les branches, ça sent les vacances.
Elle, elle reste. Elle reste avec les murs, les tableaux noirs silencieux, les bocaux à leçons de chose alignés sur l’étagère et le grand trousseau de toutes les clefs impossibles de l’école. Elle les enterrera tous, tous les maîtres des écoles, tous les maires des villages et tous les conseillers municipaux épuisant leurs soirées autour de la grande table au tapis vert, et tous les Présidents de la République au dessus de leur tête, comme des sentinelles, et tous qui défilent et qui passent et qu’on oublie.

Lulu a marié la moitié du village. Si par bonheur les promis s’unissent après avoir couru les mêmes bacs à sable, une larme perle à sa paupière. C’est trop beau de les avoir vus si petits alors que peut-être pointait déjà, dans les recoins du préau, ou sur l’écorce du grand tilleul quelque chose de l’amour, de l’amour qu’elle n’a pas eu, pas de chance, c’est comme ça, il n’y a pas de l’amour pour tout le monde. 

C’est pour ça qu’elle a la larme facile, Lulu, c’est pour le trop–plein de tendresse, par exemple… oui parce qu’à part Micky, sa petite chienne, mais je vois que vous êtes pressé, on en parlera une autre fois…

Depuis trente ans. C’est ce qu’elle dit au nouveau maître… vous savez, Monsieur Campagnolo, j’ai marié la moitié du village… alors rappelez-vous que c’est comme ça depuis trente ans… la poubelle du tableau a toujours été à la place de la poubelle du tableau et vous n’y pourrez rien changer.

Elle deviendra folle Lulu, sans parler, par le fait exprès, qu’il ne sait pas ce qu’il veut, le nouveau maître, il déplace le bureau, le remet, envahit les couloirs, retire les portes des armoires, bouscule les tables, fixe des panneaux, bloque les fenêtres qu’on ne peut même plus les ouvrir sans risquer de tomber et de casser ses reins, installe un tapis et des plantes vertes, des fleurs, des rideaux… et des bestioles, des araignées qui grimpent aux rideaux, des horreurs de bestioles qui nageotent entre deux eaux dans un aquarium glauque, des grillons qui grignotent, des oiseaux qui zoziautent et des grenouilles qui crapautent.

Alors, là, monsieur le Maire, c’est est trop, vous comprenez depuis le temps que je travaille pour la commune, c’est parce que j’ai mes habitudes et que je pourrai faire mon ménage les yeux fermés… mais là, je rentre, je tends la main, je prends la poubelle, mais dans le vide, Monsieur le Maire, dans le vide. Alors c’en est trop, monsieur le Maire, c’est LUI ou c’est MOI…


Briefing

Il parait que ça barde dans la salle de conférence de l’Inspection d’Académie, au troisième étage. A travers la porte capitonnée, on entend sourdre la voix de Mme Lambert, la nouvelle IA, qui met les points sur les I de il y a des choses inadmissibles dans les habitudes de ce département auprès du staff des Inspecteurs de circonscription qui sans doute, si j’étais une petite souris, baissent la tête sous l’orage.
Elle fait fort la nouvelle patronne, arrivée de je ne sais où comme une tornade, passant le mois d’août à restructurer les services et à tamponner ses instructions définitives. Sept heures du matin, vingt heures du soir, les talons aiguilles claquent dans le grand escalier et son tailleur raide comme l’autorité fraie son chemin dans les couloirs.

Tassoti sort en claquant la porte… Humilié Tassoti… Déjà qu’il espérait assurer le suivi des PPRP pour l’année qui vient et voilà que Cazenave lui pique le dossier rénovation des sciences… tout ça parce qu’il a le bonheur de plaire à Lambert et d’arborer ses trente-cinq ans sur un sourire crocodile… ce petit con… deux ans de boulot pour rien et maintenant on le restructure, lui Daniel Tassoti, dans les arts visuels… tu parles d’une promotion… les arts visuels ! Il se regarde dans le miroir de la cabine de l’ascenseur. Encore rouge de colère. Un peu dépeigné. Vieux et moche, il se trouve. Il pense au bon temps de Dollé… Ah ! Dollé, ça c’était un patron, un vrai, humain, cultivé... On se retrouvait avec les collègues inspecteurs dans des petits restos de campagne, on mangeait la mique ou le far levé, on racontait ses débuts, on se chantait un petit Brassens de derrière les goulots… tiens, j’aimerais bien l’entendre chanter, la mère Lambert, avec son parapluie où j’ pense
Il rejoint le parking privé… il s’est payé une Audi A3, Cazenave, ce salaud… Daniel Tassoti démarre sa voiture et s’engouffre dans la nuit.

Dans la salle de conférence de l’Inspection d’Académie, c’est cocktail après le briefing. Mme Lambert souhaite la bienvenue au nouveau DRH de l’Académie, présente l’organigramme de la cellule Développement et Perspectives et lève son verre à la prochaine rentrée. Elle passe des uns aux autres, entre les toasts et les cookies... Oui Cazenave, je compte sur vous… non jamais d’alcool, merci… je disais que je comptais sur vous Cazenave… au fait, je n’ai pas compris la réaction de Tassoti tout à l’heure… c’est de l’enfantillage, vous ne trouvez pas… je dois en aviser le Recteur… ça risque de chauffer pour lui… vous savez combien de temps il lui reste à faire...

Tassoti roule. Dans la moiteur de cette fin d’été, les phares aveuglent les courbes de la route et les sous-bois se nimbent des angoisses de la nuit. Il roule et se revoit… le concours en troisième, le bac au lycée du centre ville, l’Ecole Normale, le premier poste, les réunions du groupe Freinet, maître formateur, conseiller pédagogique… et la fac en cours du soir, la licence des sciences de l’éduc’… le concours interne, échec, rebosser, se lever un peu plus tôt le matin avant de prendre le bureau, remettre ça… et l’avoir… IDEN on disait à l’époque, la consécration, le bout d’une vie, la fierté de sa mère, la revanche du fils de rital…

Tassoti roule. Un jour, il a récité Booz endormi, d’un coup, comme ça, en entier, les collègues étaient soufflés, Dollé avait adoré, on avait picolé. Alors, pour la première fois depuis longtemps, Tassoti sent des larmes lui monter...


L’inauguration

Ils avaient annoncé des orages sur les reliefs. On n’y croyait pas. On pensait que ça passerait plus haut comme d’habitude. Quelqu’un avait cru entendre parler d’alerte orange… mais bon, à force de crier au loup. C’est pour ça que le nouveau maire avait maintenu l’inauguration de l’école. Il entamait son deuxième mandat mais on l’appelait encore le nouveau maire. Ici, la nouveauté dure. Elle s’étire. Après la glaciation des années de déclin, le second souffle des campagnes n’en finit pas d’étonner.

Cette inauguration était le baptême de sa jeune gloire. Comme un aboutissement. Comme une obsession. Poser son jalon, engager l’avenir, espérer dans la jeunesse, tourner la page et surtout faire oublier la vieille école avec les fonds de culotte, le tableau écaillé, la flaque d’eau sous le portique, les chiottes à la turque du petit préau, les deux kilomètres à pied pour descendre de la ferme et les deux kilomètres pour y revenir, les devoirs le soir sous la grande horloge et mémé qui perdait la tête en tisonnant dans l’âtre des choses de sa mémoire.
Alors, la nouvelle école avait poussé sous les yeux de l’ancienne. Les élèves distraits par les mouvements du chantier suivaient la montée des murs depuis la salle de classe. Ils badaient les maçons qui allaient et venaient torses nus sous le soleil, un moellon dans chaque main en chantant la Cucaracha. Ils disaient hé Valentin, y’a ton père. Il était fier Valentin et pourtant la maîtresse l’avait sacrément décoiffé en lui promettant de finir sur le chantier plus vite que prévu. Bon sang arrête de regarder par la fenêtre, Valentin s’il te plaît ou tu finiras sur un chantier. Lui Valentin, il ne rêvait que de ça, comme papa, le vent de la liberté là haut sur l’échafaudage, en fumant sa clope, en voyant par-dessus les toits.

D’un coup, l’air a blêmi. Le ciel a froncé des nuages derrière la pointe du clocher. Le vent s’est levé. Un roulement a claqué en cascade, encore lointain… on commençait à se demander sérieusement si la météo n’avait pas raison pour une fois. Ils étaient tous là. C’était la première sortie du sous-préfet fraîchement nommé et par curiosité, on était venu voir à quoi il ressemblait. Tassoti, en chemisette, regardait ses pieds pendant le mot de Madame Lambert, l’Inspectrice d’Académie en tailleur Bordeaux et rouge à lèvre assorti. Le Président de la Communauté jouait des coudes pour être dans le premier cercle et le Conseiller général était excusé. Hélène posait dans un coin avec Elisa cachée par l’énorme bouquet de fleurs qu’elle devrait donner tout à l’heure à la grosse dame en rouge quand le nouveau maire ferait un petit signe de la tête. Justement, lui, il n’avait pas encore fini son discours. On respirait à chaque fois qu’il tournait une nouvelle feuille mais on s’inquiétait dès qu’il levait les yeux pour une digression improvisée… On attrapait des mots au passage… nouvel outil de développement... intercommunalité... transparence... et tout ça c’est pour nos enfants… c’est là qu’on a reçu les premières gouttes.
Alors, ça a vraiment pété, comme une déchirure du ciel. On s’est mis à courir. On a bousculé les nappes en papier et les cacahuètes pour chercher un abri. Mme Lambert et ses talons aiguilles, Tassoti et sa chemise trempée, le sous-préfet sous la saucée, le nouveau maire et ses feuillets épars. Quelqu’un a montré du doigt l’ancien préau. On s’est précipité. On était serré, ça sentait bon la vieille terre chaude et on regardait la nouvelle école, abandonnée sous les éclairs, fouettée par l’averse.

Ils avaient tout prévu, un bureau pour la directrice, une salle informatique, une tisanerie… mais ils avaient oublié de faire un préau dans la cour.


Le pique-nique

Un jour, Aubry leur disait allez, on va pique-niquer… ça lui prenait comme ça rigole, il faisait beau, la vie crépitait et le vent déshabillait les fleurs blanches des prunelliers. Allez, on va pique-niquer.

Aubry changeait son programme et Lulu son menu. Elle passait chez Miquel pour quelques pains longs et des tranches de jambon cru. Elle préparait des œufs durs et des tomates. Aubry décrochait le Lafuma et chargeait l’indispensable. La boussole, l’épuisette, les jumelles, la boîte à insectes, la loupe, l’opinel, les appeaux, un carnet à spirales et des crayons de bois, l’appareil photo, une lampe torche et des piles Wonder de rechange.
Mme Aubry descendait du logement. Elle irait avec eux. Elle prendrait le contre-coups et l’Aspivenin. Les mamans apportaient les sacs. Ils mettaient la boule du K-way sur la gourde, avec les raisins secs et le tube de lait concentré. Aubry scotchait une feuille Nous sommes sortis sur la porte de l’école, et ils partaient.

Ils montaient dans les buis. En se retournant, ils dominaient la vallée, le village en bas sous l’église, le tracteur dans les sillons, une 4L qui passait sur la départementale, une toute petite 4L vue d’ici, Aurélie la visait entre le pouce et l’index en fermant un œil. Aubry leur montrait une tache noire dans les nuages. C’est un aigle disait Romain, c’est une buse disait le maître. Ils se passaient les jumelles et voyaient flou avec.
Ils se posaient à la mare des Barriols. Ils jetaient leur sac autour du tronc d’un orme malade et couraient sur la berge. Déjà, Valentin lançait des bâtons dans les massettes. Aurélie disait c’est quoi ? en montrant avec son doigt. C’est une araignée d’eau disait Romain, c’est un gerris disait le maître.
Valentin voulait manger, mais ils attendraient midi.
Ils prenaient leur sac et s’éparpillaient dans la clairière. Ils se groupaient à la copinade. Aubry suspendait une poche-poubelle aux branches d’un genièvre et Mme Aubry distribuait les tomates à la croque au sel. Valentin avait déjà mangé tout son pain. Romain laissait tomber les morceaux de coquilles d’œuf par terre et disait c’est biodégradable. Ils faisaient tous comme lui.
Valentin n’aimait pas le camembert.

Ils avaient déjà fini. Des garçons grimpaient dans les arbres. Des filles, des grandes, s’allongeaient et fermaient les yeux. Elles prenaient le soleil. Les petites attrapaient des criquets dans les hautes herbes et traversaient, les mains en conque, jusqu’à la boîte à insectes du maître. Elles leur donnaient des feuilles. Les criquets ça mange pas des feuilles disait Romain, ça mange quoi alors ? disaient les petites.
Aubry les appelait. Il leur montrait des larves de demoiselles et d’éphémères, des notonectes à l’envers, des nèpes et des gammares, des renoncules qui laissaient flotter leur chevelure de fleur. Rêveuse, Aurélie glissait la main dans l’eau. Valentin voulait prendre l’épuisette. Romain disait c’est une salamandre, le maître disait c’est un triton marbré.

Ils repartaient. Dans la descente, ils chantaient Le p’tit ch’val dans le mauvais temps et Santiano hisse et haut. Aubry se laissait distancer et prenait une photo, eux devant, la vallée derrière. On les verrait fondre sur le village.
Ce jour-là, ils étaient passés à l’heure du printemps et ils avaient avancé leur vie d’un bonheur.

Le jardin du voisin

Le ballon, pour la deuxième fois de la récré, passe les frontières de la cour et s’écrase dans le jardin du voisin. Lui, c’est Armand et ça le fait marrer ce ballon dans la planche aux échalotes. Il expire un rire étouffé, comme une toux, d’où ricochent les souvenirs des charivaris d’avant-guerre, des casseroles accrochées à la Rosalie du père Marot, des bombes à eau dans la comice agricole, des baignades à l’étang des Sales, il faisait beau, on sautait des branches du grand saule, c’était juillet 39, bonjour-bonjour les hirondelles…

C’est le soir de sa vie maintenant… une étincelle allume des retours d’enfance, un crépitement dans les jours mornes, un ballon dans la planche aux échalotes…

Des Jersey demi-longues. Armand les plante en février, avant tout le monde, avant les fèves même. On le voit de la cour, plié en deux, qui enfonce le bulbe serré entre trois doigts. Les houppes sortent de terre, tous les vingt centimètres, bravant les frimas. Ce sont les échalotes, ça sent la fin de l’hiver, on ne le sait pas encore, mais on le devine à l’air qui mollit. Les petits viennent et se suspendent au grillage, les mains accrochées, le nez dans les mailles et disent tu fais quoi Armand ? Alors, quand la maîtresse regarde ailleurs, Armand fouille sa poche, en sort des bonbons et les glisse à travers, dans les petites menottes ouvertes. Tout à l’heure, la maîtresse demandera c’est quoi ces bonbons ? Les petits ne diront rien… de toute façon, ils auront la bouche pleine.

Là, ça y est, on est dans les beaux jours, ils ont fini d’ensiler, ils vont faner bientôt, et roundballer encore, la noria des tracteurs dans le couchant, les pollens qui agacent, les yeux de la maîtresse qui pleurent, c’est bientôt la kermesse et les vacances. Tu fais quoi Armand ? disent les petits. On le voit. Il passe entre les rangs pour cueillir les fèves. Le panier est plein. Des Séville à longue cosse. Comme des castagnettes. Tu fais quoi, Armand ? il en prend une, il ouvre la gousse, étend les graines sur la paume et leur montre aux petits. On la mange nature, ou à la croque-au-sel comme les radis. Il leur montre. C’est meilleur comme ça. C’est mieux que les bonbons. La maîtresse regarde.

En juillet, la cour est muette. Lulu a fait le grand ménage dans les classes, les guêpes se cognent contre les baies vitrées du préau couvert, les touffes d’herbe pointent dans les faiblesses du bitume, les feuilles d’acacia commencent à jaunir et à tomber, grillées par la sécheresse. L’orage les emportera dans le caniveau. Armand ne parle plus à grand monde sous son chapeau de paille. Il s’ennuie et sa hanche lui fait mal. La citerne est loin des plants de haricots, des haricots à ne savoir qu’en faire, maintenant. Sa femme est morte, en plein été, comme ça, alors qu’ils suspendaient les guirlandes de la fête votive. La voiture sono passait mais d’un coup, dans la vie d’Armand, il n’entend plus rien et la lumière se trouble… c’est tombé comme une brume sur la transparence du monde.

Une prochaine fois, dans une autre saison, le ballon passera dans le jardin du voisin. Il s’écrasera sur la friche. On le verra rouler dans le liseron, la chélidoine, l’angélique et la carotte sauvage. On attendra quelqu’un pour le relancer…
On attendra quelqu’un… il est où Armand ? demanderont les petits.


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